Insérer les pays du Sud dans une mondialisation plus équitable :
D’un côté, la Chine et l’Inde ont bénéficié d’importants transferts de savoir et de technologie dans le cadre de la nouvelle division internationale du travail. Les firmes multinationales y ont massivement investi pour créer sur place de nouvelles usines, mais aussi pour y installer des centrès de recherche.
Mais, d’un autre côté, un grand nombre de pays en développement connaissent une véritable marginalisation dans la mondialisation. La libéralisation de leurs échanges commerciaux, liée à la signature des différents accords de l’OMC, n’a pas engendré les progrès technologiques nécessaires pour arracher à la pauvreté les cinquante PMA (pays les moins avancés), dont une trentaine sont en Afrique. Or c’est dans le domaine du savoir, élément cité du développement, que les PMA restent les plus démunis. Les importations de machines et d’équipement qui permettraient aux entreprises locales de moderniser leur outil de production ont ralenti à partir des années 1980. Entre 2000 et 2005, les investissements directs étrangers (IDE) dans les pays pauvres n’ont pas dépassé 1 % des flux mondiaux. Les PMA ont importé à peine 18 dollars de biens d’équipement par habitant, contre 207 dollars pour les autrès pays en développement.
Malgré l’afflux d’IDE, la plupart des pays du Sud sont cantonnés dans la production de biens à faible valeur ajoutée, faisant appel à une main-d’œuvre peu qualifiée. En outre, ils sont les plus exposés à la fuite des cerveaux. S’ils restent à l’écart de l’économie de la connaissance, ils seront de plus en plus marginalisés dans l’économie mondiale. Le développement et la conçurrence dépendent en effet des connaissances plus que des avantages comparatifs tirés des ressources naturelles, même si le prix de ces dernières augmente fortement.
Traiter le savoir comme un bien public mondial :
À la fin du XXe siècle, les Nations unies ont lancé la notion de bien public mondial, dans le cadre de leur programme pour le développement (PNUD). Entrent en premier dans cette catégorie le savoir, l’éducation et la santé. Si l’on reprend la définition des économistes, déjà mentionnée, le savoir est un bien public car il a deux propriétés : nul ne peut-être exclu de son utilisation (non-exclusion) et la consommation de ce bien par une personne n’empêche pas sa consommation par d’autrès (non- rivalité).
Mais il y a d’autrès raisons de considérer le savoir comme un bien public mondial. Le caractère « cumulatif » de la connaissance doit être pris en compte : le savoir dont nous disposons aujourd’hui, et qui conduit au progrès technologique, est le résultat d’une accumulation de nombreuses connaissances acquises par l’humanité depuis des millénaires. Ainsi en est-il du théorème de Pythagore, inventé pendant la Grèce antique, ou des chiffres dits « arabes », transmis à l’Europe depuis l’Andalousie musulmane vers la fin du XIe sièclé ; le système décimal ayant lui-même été importé d’Inde par les mathématiciens arabes…
Aujourd’hui, avec la mondialisation, les échanges se multiplient, les pays du Nord profitent du savoir des pays du Sud. Ainsi, la haute couture française s’inspire des tenues vestimentaires africaines. De même, certains procédés technologiques développés par les firmes multinationales des pays du Nord exploitent, le plus souvent gratuitement, des savoirs des pays du Sud : des médicaments vendus par de grands groupes pharmaceutiques utilisent les bienfaits de plantes entrant dans la pharmacopée des peuples indigènes, par exemple en Amérique latine. C’est ainsi qu’un brevet a été déposé aux États-Unis sur le quinoa, une plante originaire des Andes et à forte teneur protéique. Ce genre de pratique répréhensible relève du piratage du patrimoine mondial de l’humanité.
Puisque le savoir est un bien public mondial, il doit circuler librement sur la planète, dans l’intérêt général. L’un des paradoxes de la mondialisation actuelle est que ses promoteurs souhaitent y développer une libre circulation des biens, des services et des capitaux, mais que ce principe est bafoué dans deux domaines essentiels, comme nous l’avons déjà montré : la circulation des hommes (migrations) et celle du savoir (propriété intellectuelle).
Il convient de lutter spécialement contre la marchandisation, c’est-à-dire l’appropriation privée des savoirs, en délimitant les biens communs mondiaux : santé, connaissance, savoirs traditionnels locaux, etc. Les agences publiques internationales sous l’égide de l’ONU – tout particulièrement l’UNESCO – peuvent jouer un rôle de régulateur et freiner la privatisation excessive des savoirs en favorisant leur diffusion, notamment vers les pays du Sud.
Parallèlement, il est possible d’organiser un système public international (non marchand), financé par des taxes globales, pour certaines technologies (notamment pour la santé) dont la demande émane principalement des pays du Sud. L’on peut tirer argument de ce que tous les brevets industriels, et plus généralement les productions intellectuelles protégées par les lois sur la propriété intellectuelle, utilisent pour une bonne part un fonds commun d’informations, de connaissances appartenant de manière indivise à l’humanité tout entière.
Il serait donc légitime que, reconnaissant le caractère de bien public mondial de ce savoir commun, une partie des ressources tirées des brevets et de la propriété intellectuelle soit redistribuée à la collectivité internationale. Un moyen de collecter ces ressources serait de passer par l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI). Celle-ci prélève des sommes importantes au titre des redevances imposées aux entreprises désireuses de déposer des brevets industriels. Une part de ses fonds pourrait être affectée, sur la base d’une contribution obligatoire, à des agences spécialisées de l’ONU (OMS, UNESCO, UNICEF), notoirement sous-financées… L’UNESCO pourrait par exemple mettre en place une bibliothèque publique numérique mondiale; l’OMS, financer des programmes de recherche pour lutter contre les pandémies ; l’UNICEF, renforcer ses programmes éducatifs en direction des enfants du pays du Sud.
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