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Le savoir et la finance: L’économie de la connaissance au cœur du capitalisme moderne

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Le savoir et la finance: L’économie de la connaissance au cœur du capitalisme moderne

             Dans ce nouvel environnement économique, les firmes ont augmenté leur effort d’innovation. Elles ont poussé leurs stratégies de différenciation des produits en augmentant les dépenses de R&D, de marketing et de publicité. Les innovations répondent au besoin de compenser la saturation des marchés et l’exacerbation de la concurrence internationale dans les biens manufacturés. Pour s’adapter aux nouvelles caractéristiques de la demande, les firmes adoptent progressivement de nouvelles technologies flexibles de fabrication, qui se diffusent à partir des années 1970-1980. Ces dernières, qui s’appuient sur l’informatique et la microélectronique, permettent de fabriquer une variété élevée d’un même bien. Ce qui engendre des « économies de variété », c’est-à-dire des baisses de coût unitaire découlant de la fabrication conjointe d’une gamme de produits. Face à l’incertitude croissante des marchés et de la demande, la flexibilité productive ainsi que le renouvellement permanent des produits exigent une concentration des efforts sur les métiers de base. Les innovations de produit et de procédé vont donc se multiplier à mesure que le contenu global en connaissance des produits et des activités croît.

Les cycles de production se raccourcissent considérablement. Par exemple, dans les années 1970, le temps nécessaire entre la conception et la mise sur le marché d’un nouveau véhicule était en moyenne d’environ huit ans. Ce délai est tombé à moins de deux ans aujourd’hui. Dans la filière textile-habille- ment, le délai entre conception et mise sur le marché était de dix-huit mois contre quelques semaines aujourd’hui. L’accélération est également observable dans l’électronique, l’informatique ou la téléphonie mobile. Aussi, bien souvent, les firmes multinationales n’ont plus besoin de passer par le lancement de leurs nouveaux produits sur les marchés domestiques mais s’adressent directement aux marchés mondiaux à travers leurs filiales de plus en plus autonomisées. C’est, par exemple, la stratégie de Microsoft pour commercialiser les nouveaux logiciels Windows. La course à l’innovation devient le mode de concurrence dominant entre les oligopoles mondiaux.

Cette intensification se traduit par l’émergence d’une économie fondée sur la connaissance. Un phénomène nouveau, associé à l’augmentation sans précédent des dépenses favorisant l’accumulation des connaissances, en particulier la R&D, l’éducation et la formation. Il y a bien une rupture quantitative et qualitative dans le rôle joué par la connaissance dans la production et la répartition des richesses dans les économies capitalistes contemporaines. Cette analyse s’oppose aux approches qui nient le concept même d’économie de la connaissance, arguant du fait que cette dernière aurait toujours été un facteur de développement économique.

Un indicateur de cette entrée dans l’économie de la connaissance est la montée du taux d’accumulation du capital dit « immatériel ». Alors qu’au XIXe siècle le progrès se caractérisait par un accroissement de la part du capital tangible ou matériel au sein des facteurs de production, la croissance a changé de nature au cours des dernières décennies. Elle s’explique désormais en grande partie par le développement du capital immatériel (ou intangible), dont le stock en volume a dépassé celui du capital matériel depuis 1973 aux États-Unis. Le capital immatériel est composé d’un ensemble d’actifs qui incluent le capital humain (éducation, formation, santé, compétences), les dépenses de R&D, les droits de propriété intellectuelle, les logiciels ou encore les dépenses organisationnelles. Ces investissements sont devenus essentiels dans une économie fondée sur la connaissance. Le capital immatériel explique une part croissante des gains de productivité et donc de la croissance économique. L’augmentation du capital matériel (qui expliquait les deux tiers des gains de productivité au XIXe siècle) ne représenterait plus qu’un quart, voire un cinquième des gains de productivité au XXe siècle. Ainsi, le capital humain serait devenu le principal moteur de la croissance.

L’importance croissante de l’éducation et du capital humain :

Dans la société postfordiste, la compétition entre les entreprises repose de plus en plus sur les capacités à produire et à utiliser la connaissance. Les objectifs affichés comme prioritaires sont de promouvoir l’éducation des membres de l’entreprise, de développer la recherche-développement (R&D) et de favoriser les innovations.

Le développement d’une économie de la connaissance conduit à donner une place centrale au capital humain, et notamment à la formation tout au long de la vie. La plupart des pays, certains asiatiques en tête, ont mis l’accent sur la formation initiale de niveau universitaire ; en effet, près de la moitié des 25-34 ans sont titulaires d’un diplôme de l’enseignement supérieur. Tous les pays progressent dans la formation, initiale et continue, les États-Unis arrivant en tête avec 35 % des 34-64 ans diplômés de l’enseignement supérieur. Certains, comme la Corée du Sud, ont largement misé sur cette dimension pour rattraper leur retard.

Ainsi, l’insertion dans l’économie de la connaissance requiert trois types de compétences : l’absorption des connaissances, l’accès et la maîtrise des TIC, l’anticipation et l’adaptation aux changements rapides de l’environnement. L’acquisition des deux premiers dépend de la capacité du système éducatif à fournir les connaissances de base (lecture, écriture, mathématiques élémentaires) et une initiation précoce (et tout au long de la vie) aux outils informatiques, encore très largement dominés par l’autoformation. Elle pose, de surcroît, le problème du développement des infrastructures et de l’équipement dans les pays en développement.

L’acquisition du troisième type de compétences renvoie à des capacités d’apprentissage (compréhension, mémorisation, raisonnement) essentielles dans cette économie. Elles sont principalement dispensées au sein des systèmes d’enseignement traditionnel (en particulier, dans l’enseignement supérieur).

Le rôle stratégique de la R&D et des brevets :

Dans une économie fondée sur la connaissance, la R&D occupe une place croissante et stratégique, de même que l’acquisition de droits sur ses fruits. Les dépenses de R&D ont crû de manière très importante dans les pays développés depuis le début des années 1980. Elles y représentent de 2 % à 3 % du PIB (produit intérieur brut). Il existe toutefois d’importantes disparités entre les pays. Ainsi, la Corée du Sud et surtout la Chine, sous l’effet d’un rattrapage et de politiques volontaristes, connaissent des taux de croissance impressionnants de leurs dépenses de R&D. L’activité de production de connaissance revêt d’ailleurs un caractère cumulatif : un pays qui sous- investit en R&D par rapport à un autre accumule un retard qui s’amplifie, même si les écarts d’investissement restent constants. C’est le cas des écarts entre l’Union européenne (UE), les États-Unis, la Corée et le Japon. On retrouve évidemment ces différences lorsque l’on mesure la dépense en R&D par habitant ou le nombre de chercheurs par habitant. Ces contrastes s’expliquent en partie par les différences entre financements public et privé de la recherche.

En 2006, avec un ratio DIRD/PIB de 3,9 %, la Suède venait en tête des pays de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), suivie par la Finlande, à 3,5 %. Les États-Unis se classaient au sixième rang.

Le nombre de brevets déposés constitue un autre indicateur de la montée de l’économie de la connaissance. Dans les trois organismes de la Triade  en relation avec le traité de coopération en matière de brevets (PCT), il a plus que doublé depuis le milieu des années 1980. Cette augmentation est la plus forte pour le Japon et les États-Unis, champions toutes catégories des droits de la propriété intellectuelle, à la différence de l’Europe dont les performances demeurent faibles.

Le développement des TIC :

Le deuxième facteur structurant de l’économie de la connaissance est l’émergence de la vague des TIC, comme nous l’avons indiqué plus haut. Cette lame de fond technologique a pris de l’ampleur à la fin des années 1990 aux États-Unis, pendant la phase dite de la « nouvelle économie ». Malgré le krach des valeurs technologiques début 2000, la montée en puissance des TIC n’a pas été remise en cause.

La part des investissements en TIC est ainsi passée de 12,7 % à 27,8 % entre 1980 et 2005 aux États-Unis et de 7,4 % à 16,4 % en France.

Le secteur des logiciels n’a cessé de croître rapidement. Les équipements en TIC et de télécommunications ont également progressé de manière importante, avec néanmoins une légère régression sur la dernière période.

Les TIC ont pris une place majeure dans l’économie : 90 % des entreprises ont désormais accès à Internet, alors que le Web grand public date seulement des années 1990. Les usages de cet outil ne cessent de s’étendre. Les entreprises développent Intranet, Extranet (20 % des entreprises en possèdent un) et sites Web. La part des salariés pratiquant le télétravail en étant reliés aux systèmes informatiques de l’entreprise s’est considérablement accrue pour atteindre 24 % en 2006.

Le développement d’Intranet, d’Extranet, de sites marchands et, plus généralement, d’une économie en réseau a conduit les entreprises à se réorganiser. Celles-ci peuvent plus facilement externaliser certaines activités qui ne sont pas dans leur cœur de métier, travailler ensemble et profiter de coûts de transaction plus faibles du fait du développement des TIC. Par exemple, les entreprises procèdent, pour leur compte, à des achats en ligne. L’activité de B2B (business to business) a ainsi pris son essor : alors qu’elle ne concernait qu’environ 10 % des entreprises de l’UE à quinze en 2003, elle est passée à plus de 30 % en 2006.

Les TIC sont également de plus en plus utilisées comme outil de formation : 20 % des entreprises (et 10 % des particuliers) s’en servaient à cette fin en 2006 dans l’UE à quinze. Un phénomène en pleine croissance, du moins dans les entreprises.

Les TIC permettent aussi d’optimiser les relations entre l’administration et les entreprises qui profitent d’une meilleure qualité d’information et gagnent en efficacité. Ainsi, près de la moitié des entreprises de dix salariés ou plus les utilisent, depuis la collecte de renseignements jusqu’à la transmission en ligne de formulaires.

Au-delà de l’économie, les TIC ont irrigué l’ensemble de la société.

Certains aspects sont aujourd’hui particulièrement impressionnants et symptomatiques du développement d’une économie fondée sur l’information. Il en va ainsi du développement de la téléphonie mobile, qui a décollé au milieu des années 1990, comme de celui d’Internet, qui a déjà franchi une génération technique (le bas débit) pour aborder celle du haut débit (ADSL [Asymétrie Digital Subscriber Line ou ligne d'abonné numérique à débit asymétrique], câble) et bientôt celle du très haut débit (fibre optique à domicile).

La forte croissance des connexions Internet à haut débit présente cependant d’importantes disparités entre les pays. Certains, comme les États-Unis et surtout la Corée du Sud, distancent les autres pays développés. Ces différences s’expliquent par les préférences des consommateurs et, dans une certaine mesure, par les politiques volontaristes mises en œuvre.

La diffusion de l’Internet à haut débit s’accompagne de celle de services et de pratiques nouvelles que ne permettaient pas les connexions à bas débit, en particulier toutes les applications de diffusion de vidéos, d’échange de fichiers (de musique, de photo, etc.) qui sont à l’origine du succès de ce que l’on appelle le « Web 2.0 ». Cette nouvelle peau d’Internet donne davantage d’espace à la créativité et à l’interactivité (via les blogs, par exemple). Le réseau stimule aussi la diffusion des connaissances : à titre d’exemple, dans l’UE à quinze, le pourcentage des particuliers ayant utilisé Internet pour rechercher des informations médicales s’élevait à 21,4 % en 2006, selon Eurostat. Il en va de même dans de nombreux autres domaines.

Enfin, le développement d’Internet et du haut débit a permis le décollage du commerce électronique. Aux États-Unis, par exemple, les dépenses en ligne des ménages ont été multipliées par dix en moins de dix ans, et la croissance de cette activité ne semble pas fléchir.

Si les TIC sont un atout pour qu’un pays, une entreprise, un travailleur puissent s’insérer dans une économie fondée sur la connaissance, elles sont insuffisantes.

En fin de compte, l’usage de la connaissance n’est pas un fait nouveau. Les activités de produire, vendre, échanger, chercher y ont toujours été intimement liées. Ce qui est nouveau, c’est l’accélération sans précédent du poids de l’immatériel, de l’information et de son support (les TIC) dans le fonctionnement des économies contemporaines. Mais il faut être clair : ces nouvelles technologies et le poids croissant de l’immatériel ne définissent pas en soi le nouveau modèle productif qui aurait pris place après la crise des années 1970. Comme nous le verrons plus loin, ces nouveautés peuvent parfaitement réhabiliter les formes productives traditionnelles telles que le taylorisme le plus poussé. C’est pourquoi nous avancerons une explication en termes de nouvelles logiques de division du travail.

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